Monde

Protéger la liberté des artistes (#SPEM2016)

L’association ICORN protège des artistes du monde entier. Écrivains, poètes, musiciens, dessinateurs… L’association, qui fête ses dix ans, leur permet de trouver refuge dans des villes et de continuer à faire entendre leur voix.

Article écrit le 10 mars 2016 à 07h00 par Dossier réalisé par Caroline Gaertner. Temps de lecture :
ICORN signifie International Cities of Refuge network, ou réseau des villes pour la liberté de création. (© Dessin Mana Neyestani/Photo Ramy Essam : © Inaki Marconi)

Une chanson, un poème, un dessin peuvent-ils être menaçants ? Oui, si l’on observe l’actualité récente et la situation de nombreux artistes dans le monde.

En sécurité

Menacés pour leurs rimes, leurs caricatures, leurs refrains, ils sont nombreux à avoir dû fuir leur pays. « Les mots et les chansons sont souvent plus forts que les discours politiques » , confirme Peter Ripken, président de l’association ICORN. Basée en Suède, au nord de l’Europe, elle vient en aide aux artistes en leur permettant de trouver refuge dans d’autres villes. Là, ils disposent d’un espace de sécurité et de liberté. Ils peuvent vivre et travailler sans craindre d’être censurés ou réduits au silence.

70 demandes en attente

« Les artistes qui ont des problèmes dans leur pays font une demande à l’ICORN » , explique Peter Ripken. « Leur situation est étudiée pour évaluer si leur demande est vraie, valable, urgente. Aujourd’hui, plus de 70 personnes sont sur notre liste d’attente. Nous avons plus de 50 villes qui accueillent des artistes, mais il nous en faudrait au moins 120. » Ces artistes ne viennent pas tous de pays en guerre. « Il y a beaucoup de gouvernements « normaux » [sous-entendu pas seulement des dictatures] qui n’aiment pas trop les poètes. Des blogueurs sont également en danger dans de nombreux pays. »
Du 30 mars au 2 avril, ICORN célébrera ses 10 années d’action à Paris, qui est également une ville refuge. De nombreux événements et rencontres avec des artistes seront organisés à cette occasion.

Plus de renseignements sur : www.quefaire.paris.fr

L’histoire de Ramy

En janvier 2011, des manifestations ont lieu en Égypte. Le peuple se rassemble place Tahrir, dans la ville du Caire, pour demander le départ du président Moubarak. Ce dernier dirige le pays depuis 30 ans et concentre tous les pouvoirs. « Pain, justice et dignité », réclament les Égyptiens. Parmi eux, Ramy Essam, un jeune musicien, commence à chanter sur les barricades de la place Tahrir. Sa chanson « Irhal » devient un hymne des révolutionnaires. Ramy est arrêté et torturé de façon très brutale par la police. Il finit par quitter l’Égypte et trouve refuge en Suède.

Ramy Essam vit en Suède.
Ramy Essam vit en Suède.

Question à... Ramy, rockeur égyptien

Comment allez-vous ?

Je vais bien, je suis très occupé. Je voyage beaucoup et je termine mon album. Et je vais faire mes débuts de comédien, j’ai toujours rêvé de faire ça.

Ce n’est pas trop difficile de s’adapter à un pays si différent du vôtre ?

Je vis depuis 15 mois en Suède. C’est une vie très différente de celle que j’avais en Égypte. Peu à peu, je comprends les règles, comment ça fonctionne ici. Mais pour être honnête, je compte les jours avant de rentrer. L’Égypte me manque, tout là-bas me manque.

Qu’est-ce que vous avez ressenti, quand vous chantiez au cœur de la révolution ?

Rien n’était prévu. J’avais peur d’emmener ma guitare sur la place Tahrir au début. Avant la révolution, je n’avais fait que 3 concerts. Le 30 décembre 2010, j’avais 300 personnes à mon concert et j’étais ravi. Le 31 janvier 2011, ils étaient des dizaines de milliers devant moi sur la place Tahrir !

Auriez-vous pensé que vos chansons deviendraient des symboles de la révolution ?

Tout le monde essayait de faire ce qu’il pouvait pour faire partir Moubarak. Je n’ai pensé à rien. J’ai juste chanté et les gens ont chanté avec moi.

Le 9 mars 2011, la police évacue la place Tahrir. Vous êtes arrêté et torturé. Pourquoi n’avez-vous pas fui ensuite ?

Je ne pensais pas au danger. Quand j’ai été arrêté, c’était totalement inattendu. Ces jours où j’ai été torturé ont changé ma vie pour toujours. Je n’ai plus peur de rien. Je suis plus fort qu’avant.

Vous êtes d’ailleurs retourné manifester place Tahrir. Mais vous étiez trop menacé et vous avez dû fuir. Vous souhaitez continuer cette révolution ?

Au début, nous étions naïfs. Nous voulions tout changer, tout de suite. Mais nous avons compris que cela prendra du temps.

Allez-vous rentrer en Égypte ?

Tout le monde me dit de ne pas y retourner, mais je vais rentrer. J’en ai besoin.

Propos recueillis par Caroline Gaertner

L’histoire de Mana

 Mana Neyestani est né en Iran. Il devient caricaturiste [il fait des dessins qui se moquent]. Il dessine dans une revue pour les enfants. Un jour, il publie un dessin montrant un cafard qui s’exprime dans une langue locale, celle des Azéris. Ceux-ci se sentent insultés et des émeutes éclatent. Mana passera 3 mois en prison avant de réussir à s’enfuir d’Iran.

Mana Neyestani vit à Paris.
Mana Neyestani vit à Paris.

Question à... Mana, dessinateur venu d’Iran

Vous rappelez-vous quand vous avez commencé à dessiner ?

Je ne me rappelle pas exactement quand. Mais je me souviens que mon grand frère, qui est aussi devenu caricaturiste, m’a toujours encouragé à dessiner.

Pensiez-vous que les dessins pouvaient avoir autant de pouvoir ?

Je ne crois pas que ce qui m’est arrivé ou ce qui s’est produit à Charlie Hebdo montre le pouvoir des dessins. Cela démontre surtout la tragédie que représentent l’intolérance et le fanatisme [avoir des idées extrêmes et les suivre aveuglément]. Je crois que les dessins, et toute forme d’art, ont un impact auprès des gens.

Étiez-vous en colère après l’attaque contre Charlie Hebdo ?

J’étais triste, fâché et un peu effrayé, mais j’ai continué à dessiner. Si on fait un pas en arrière, alors le fanatisme fera un pas en avant. Et un jour arrivera où nous n’aurons plus de place pour vivre.

Avez-vous finalement trouvé la liberté dont vous étiez privé en Iran ?

La liberté, c’est une chose pour laquelle il faut se battre partout, et pas seulement dans les dictatures comme l’Iran. Parfois, les limites et les tabous sont dans la tête des gens, pas dans le système politique.

Pensez-vous retourner un jour en Iran ?

J’ai fait beaucoup de caricatures contre le chef de l’Iran et d’autres hommes politiques iraniens. Malheureusement, ils n’ont pas le sens de l’humour, donc ce ne serait pas prudent de retourner là-bas. Si vous voulez savoir si j’y retournerai un jour, ma réponse est : je ne sais pas.

 Propos recueillis par Caroline Gaertner

 Noufel Bouzeboudja s’est battu pour que la culture de la région où il est né, la Kabylie, soit reconnue dans son pays, l’Algérie. À travers ses écrits, il condamne aussi les contraintes imposées par la religion, les traditions. En 2001, il est blessé au genou par une bombe lacrymogène lors des manifestations du Printemps Noir en Kabylie. Menacé à plusieurs reprises, il fuit vers l’Espagne en 2009. Il intègre l’association ICORN et part vivre au Danemark. Désormais, il est installé à Paris.

Noufel Bouzeboudja est un poète, auteur et journaliste algérien.
Noufel Bouzeboudja est un poète, auteur et journaliste algérien.

Question à... Noufel, poète d’Algérie

À 17 ans, vous publiez un livre qui s’appelle « Espoirs déchus ». Pourquoi un titre aussi triste ?

C’était une période charnière de l’histoire de l’Algérie et de la Kabylie. Il y avait déjà des terroristes et beaucoup de violence. J’avais envie de m’exprimer, de raconter des histoires sur ce que je voyais autour de moi. Sur les traditions, l’archaïsme [qui se rattache à ce qui est ancien] , la religion.

Le pouvoir des mots, vous l’avez toujours mesuré ?

En Algérie, à l’école, on m’a enseigné la peur. Celle des parents, celle de Dieu. On dit « Tais-toi ! » à un gamin. C’est la même chose plus tard. L’employé doit se taire face à son directeur. Le citoyen se taire face au policier.

Après avoir été menacé, vous avez fui l’Algérie. Mais vous n’avez pas renoncé à votre combat ?

J’ai dû me libérer de la peur. Je me permets de discuter de tout, même de la religion. En Algérie, la Constitution [loi la plus importante du pays] nous oblige à être musulman. Mais elle devrait garantir les droits de tous les citoyens, qu’ils soient musulmans ou non.

Vous voulez avoir le droit d’être différent ?

C’est le combat que je défends : je peux être tout ce que je veux, parce que je suis un être humain. Cette négation du droit d’être différent, c’est ce que je dénonce dans mes écrits.

Aujourd’hui, que signifie la liberté d’expression pour vous ?

Je n’ai pas d’idée fixe de ce qu’est la liberté d’expression. Sa définition était différente selon les pays où j’ai vécu. Pour moi, c’est être libre de se moquer, de dire ce que l’on ressent, ses doutes. Je suis issu d’une religion. J’ai peur de certains aspects de cette religion. Je dois pouvoir le dire.

  Propos recueillis par Caroline Gaertner

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