Monde

Ils travaillent dans les prisons de l’information

Mener des enquêtes, réaliser des interviews, des reportages, cela n’est pas permis partout sur la planète. De nombreux gouvernements interdisent qu’on les critique. Pourtant, des journalistes travaillent quand même dans ces pays. Pourquoi prennent-ils ces risques, et à quoi cela sert-il de vouloir que l’information traverse malgré tout les frontières ?

Article écrit le 03 mai 2022 à 07h00 par Dossier réalisé par Caroline Gaertner. Temps de lecture :
Dans de nombreux pays, il est compliqué, voire dangereux pour les journalistes de travailler.
Pham Doan Trang est l’auteure de plusieurs livres et enquêtes.
Pham Doan Trang est l’auteure de plusieurs livres et enquêtes.

Rêves de guitare

Enfant, Pham Doan Trang rêvait de devenir guitariste et de jouer devant des milliers de personnes. Mais sa famille était trop pauvre pour lui payer des cours de musique. Alors, après ses études, la jeune Vietnamienne devient, presque par hasard, journaliste pour VnExpress, le premier site d’information sur Internet au Vietnam. « J’ai eu l’impression que je fondais tout mon amour pour la musique sur l’écriture, comme un moyen d’oublier mon rêve d’enfant. »

Pas besoin d’un pistolet

Mais être journaliste au Vietnam, ce n’est pas comme en France. Dans ce pays d’Asie, comme en Chine, le parti au pouvoir défend l’ordre dans la société et ne peut pas être critiqué. Les journalistes doivent absolument obéir « au Parti et à l’État ». Ils ne peuvent travailler que sur des sujets autorisés et ne parlent pas des problèmes dans le pays. « Cela ne signifie pas que vous devez écrire avec un pistolet de police pointé sur votre tête, mais le fait est que vous n’avez pas besoin d’un tel pistolet, parce que vous vous êtes déjà censuré. En fait, la suppression de la liberté des médias au Vietnam est si sévère que vous pouvez ressentir la peur parmi les 17 000 journalistes qui y vivent , résume Pham Doan Trang. Les reporters ne sont pas indépendants et enquêtent rarement. »

Se censurer  : ici, s’interdire d’écrire.

Écrire malgré tout

Malgré tout, Pham Doan Trang, 42 ans, décide de continuer sa carrière de journaliste. « J’adore écrire. J’aime rencontrer et parler avec les gens tous les jours. Par-dessus tout, j’aime écouter des voix non entendues et rapporter des histoires non racontées, même si je sais que cela ne peut que vous amener en prison. Vous pouvez facilement être agressé, arrêté et interrogé par la police et, dans le pire des cas, finir en prison. » C’est ce qui va lui arriver, à plusieurs reprises.

Nombreuses arrestations

Accusée d’écrire des articles qui critiquent le pouvoir, Pham Doan Trang est harcelée depuis plus de 10 ans par la police. « Je vis cachée depuis 2015. Je ne peux plus assister à des réunions publiques. Je ne dois pas laisser la police me voir. J’ai été arrêtée à plusieurs reprises lors de rassemblements publics, comme lors d’un concert à Saïgon le 15 août 2018. J’ai été battue et emmenée à l’hôpital. J’ai souffert d’une commotion cérébrale. »

Harcelé  : qui est le sujet de petites attaques en permanence.
Commotion cérébrale  : choc sérieux à la tête qui touche le cerveau.

42 adresses

Ces dernières années, Pham Doan Trang a dû changer 42 fois de domicile. À cause des coups reçus lors de ses arrestations, elle ne peut plus marcher de longues distances. Elle ne doit pas rester longtemps dans la rue, car la police pourrait la voir ou l’arrêter, ou quelqu’un la dénoncer. Sa famille, ses amis, mais aussi ses lecteurs sont harcelés par la police. Malgré tout, Pham Doan Trang continue son travail. Comment ? « Dans mon travail de journaliste clandestin, la chose la plus importante pour moi est de protéger mes sources. Souvent, la police a arrêté mes interviewés, ou pire, mes lecteurs, au lieu de m’attaquer (parce qu’ils ne peuvent pas me trouver). Je dois donc faire très attention à la façon dont j’écris mes articles pour m’assurer qu’ils contiennent suffisamment d’informations, mais qu’ils ne donnent aucun indice à la police pour harceler les personnes qui m’ont parlé. »

Source  : ici personne à l’origine d’une information.

Pourquoi continuer ?

Pham Doan Trang l’avoue, elle a peur. «  J’ai été arrêtée et battue par la police si souvent que j’ai peur que mes mains soient paralysées et que je ne puisse plus jouer de la guitare. » Mais elle ne renoncera pas. « D’abord parce que j’aime le journalisme, ou plus précisément, j’aime rencontrer les gens et raconter leurs histoires. Deuxièmement, à cause de mes lecteurs. J’ai tellement de lecteurs qui me soutiennent que je me sentirais coupable si je leur dis un jour que je renonce à l’écriture. »

Précieuse liberté

En lisant cette histoire, tu as sûrement réalisé la chance que tu as de vivre dans un pays libre. Cette liberté, il faut que tu l’apprécies. C’est le message de Pham Doan Trang. « Pensez à la liberté comme à un trésor que vous devez apprécier et protéger. Soyez toujours responsable. Observez le gouvernement, allez voter quand vous en aurez l’âge et exercez toujours vos droits en tant que citoyen responsable et fier de votre pays. Et si vous aimez lire et écrire, ou si vous aimez raconter des histoires, pourquoi ne pas vous lancer dans le journalisme un jour ? »

Un seul rédacteur en chef

« En Chine, il y a beaucoup de journaux, mais un seul rédacteur en chef » , affirme Daniel Bastard. Il est le responsable de la zone Asie-Pacifique pour l’organisation Reporters Sans Frontières. Il connaît bien la Chine, pays dirigé d’une main de fer par le président Xi Jinping. « C’est lui le rédacteur en chef du pays. Il a tellement renforcé les contrôles qu’il est quasiment impossible de diffuser des informations qui ne plaisent pas au gouvernement. Facebook et Twitter sont interdits. La population tente de déjouer la surveillance, au risque de se retrouver en prison. De même pour tout journaliste qui voudrait mener une enquête. Il y a 120 journalistes enfermés en Chine, soit 1 journaliste sur 3 emprisonné dans le monde. »

Philippe Massonnet
Philippe Massonnet

Question à…

Philippe Massonnet est le chef des bureaux de l’Agence France Presse en Asie. Depuis près de 4 ans, l’AFP travaille en Corée du Nord (Asie), un pays où le pouvoir contrôle toute l’information.

Comment avez-vous obtenu le droit de travailler en Corée du Nord ?

« La Corée du Nord n’autorise pas les journalistes étrangers à habiter en permanence sur son territoire. Nous avons conclu en 2016 un accord avec l’agence de presse officielle du pays : KCNA. Depuis, deux journalistes nord-coréens de cette agence travaillent pour nous. L’accord nous donne le droit de venir quand nous le souhaitons. Nous envoyons 3 journalistes étrangers sur place 10 à 14 jours toutes les 6 semaines environ. »

Pouvez-vous y travailler librement ?

« Oui et non. Quand nous recevons l’autorisation de faire un reportage, c’est à nous de trouver des angles pour le raconter le mieux possible. Il n’y aura pas de contrôle par les autorités de Corée du Nord à la fin. »

Est-ce vraiment de l’information ?

« C’est un vrai travail de journaliste, oui. Même si cela peut être frustrant ou difficile, car on ne pourra pas réaliser tous les sujets que l’on veut. Il faut entendre, voir, comprendre le sens derrière certains mots ou certains silences. Malgré les difficultés, nous avons raconté des histoires, montré ce qu’est la Corée du Nord. Et dans 10 ou 20 ans, cela restera. Ça aussi c’est important. »

Pourquoi c’est important de travailler dans un tel pays ?

« En Corée du Nord, il faut parfois pousser des portes. Certaines sont un peu lourdes, d’autres ne s’ouvrent pas. Mais nous nous devons d’y aller car la mission de l’AFP, c’est d’être présent partout. Dans de nombreux pays, c’est compliqué ou dangereux de travailler, mais je suis persuadé qu’il faut y être. »

Propos recueillis par Caroline Gaertner

Angle  : façon dont un journaliste va raconter son sujet.
Frustrant  : qui enlève toute satisfaction.
Sujet  : histoire dont le journaliste va parler.

Cachée dans Minecraft

Dans le JDE du 5 mars, nous t’avons raconté l’histoire de Pham Doan Trang, une journaliste empêchée de faire son travail. Reporters Sans Frontières , une association qui aide les journalistes, a créé un endroit où ils peuvent publier leurs articles sans crainte qu’ils soient effacés par les gouvernements : une bibliothèque sur Minecraft. Installée au cœur du jeu vidéo de construction, elle est à l’abri de la censure. En espérant que les pays concernés n’iront pas jusqu’à interdire le jeu chez eux.

Qui les aide ?

L’organisation Reporters Sans Frontières (RSF) défend les journalistes empêchés de travailler tout autour du monde. Daniel Bastard, qui travaille pour RSF, explique : « On essaie de les faire sortir de prison et de les faire partir à l’étranger. Généralement, avant que le président français ne se rende dans un pays où des journalistes sont emprisonnés, comme la Chine, on a une réunion avec d’autres organisations. On essaie de se mettre d’accord sur un cas que le président va aller défendre auprès du président chinois. Il est très important d’être discret, car cela se négocie souvent de façon secrète. »

Renseigne-toi sur www.rsf.org

389

En 2019, 389 journalistes étaient en prison dans le monde. C’est en Chine qu’ils sont le plus nombreux (120), devant l’Égypte (34), l’Arabie Saoudite (32), la Syrie (26), la Turquie et le Vietnam (25 chacun). En 2019, 49 journalistes ont été tués.

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