Tous les articles

Libérez mon papa !

1353Sans titre-1
Publié le : 14/03/07 à 11:38
Vues : 24771 fois
Recommandé : 81 fois

Dans le cadre de la semaine de la presse à l'école 2007, le JDE et Reporters sans frontières, vous proposent de découvrir les dangers encourus par des journalistes des quatre coins du monde pour exercer leur métier.

Et parce que ce sont encore les enfants de ces courageux professionnels qui parlent le mieux des conditions de travail de leurs parents, nous vous proposons, EN EXCLUSIVITE WEB, le témoignage de Deyda Junior de Gambie.

Et pour d'autres témoignages d'enfants, n'hésitez pas à consulter notre dossier spécial, téléchargeables dans la rubrique "Lire le JDE".

Deyda Hydara, un homme que le monde entier qualifie de héros. Je suppose qu'il en était un, un héros étant une personne idéale, un modèle pour une communauté. Je me demande quand même s'il était un héros à cause des efforts qu'il a fournis pour les Gambiens, sa contribution cruciale à la fraternité des journalistes du monde entier, ou pour la manière dont il a été assassiné. Personnellement, je ne me prononce pas. Quand il était vivant, il n'y avait pas grand monde qui le connaissait, mais soudain, après sa mort, son travail a été reconnu pour la première fois par la communauté internationale. Tout le monde a salué ses remarquables talents. Des récompenses à titre posthume lui ont été décernées.Est-ce qu'un homme doit mourir pour obtenir enfin la reconnaissance dont il avait besoin pour faire changer les choses ? Cela dit, les récompenses et les messages de soutien ont été d'un grand réconfort pour ma famille et moi. Ils nous ont fait nous sentir fiers de lui. Ils nous ont rappelé qu'il n'était pas mort en vain et qu'il laisserait le souvenir de l'un des meilleurs journalistes de Gambie. Comme ma mère le dit toujours des cadeaux qu'on lui offre, "c'est l'intention qui compte". Qu'une nation entière et d'autres pays du monde partagent notre deuil a rendu notre tristesse moins terrifiante.
Je me rappelle encore le jour où il est mort. Il a commencé comme un jeudi ordinaire, mais s'est terminé d'une manière atroce. C'était une de ces journées que l'on souhaite ne jamais avoir vécue. Mais je l'ai vécue et, comme j'avais quatorze ans, son assassinat a créé un gouffre immense en moi, même si, en fin de compte, ma famille et moi en sommes sortis renforcés. Les deux ans qui viennent de passer ont été difficiles pour une foule de raisons, et notamment parce qu'il faut se faire à l'idée que l'on ne verra jamais plus son père et qu'il est parti pour toujours. Ma famille et mes amis ont dit que j'avais encaissé le coup de manière admirable parce que je n'ai pas pleuré. Mais mon cœur a pleuré.
Après sa mort, j'ai senti tous les jours mon cœur battre plus fort. Je sentais un grand vide dans ma poitrine, comme si je n'avais plus de poumons. La plus grande douleur que j'aie jamais ressentie. En tant qu'enfant, je pensais que mon père était immortel. Lorsqu'on m'a dit qu'il était mort, même s'il m'avait souvent prévenu qu'un jour ou l'autre on lui tirerait dessus, j'ai ressenti un choc. Voir son corps à la morgue a été un vrai traumatisme. Cette image reste gravée en moi. Ce jour-là a été le début d'une nouvelle phase dans ma vie. Quand j'ai vu les autres corps à la morgue, j'ai réalisé que les êtres humains étaient mortels et que nous devions tous mourir un jour.
Sa mort m'a contraint à devenir adulte à quatorze ans. J'étais le plus jeune et le seul de ses enfants à ses funérailles. J'ai donc dû porter la responsabilité de représenter mes frères. Beaucoup de gens sont venus à la maison après l'enterrement, pour présenter leurs condoléances à ma famille. La plupart venaient me voir pour me demander si j'allais bien. Je répondais que ça allait, même si ce n'était pas le cas. C'était comme si partout, dans la rue, au supermarché ou même à l'école, les élèves et les professeurs voulaient s'assurer que j'allais bien. Même si c'était un peu agaçant que l'on me demande toujours la même chose, cela m'a aidé à avancer chaque jour. Alors je veux remercier tout le monde. Depuis sa mort, je sens qu'il me manque quelque chose d'essentiel de moi-même, et de ma famille, pour le reste de nos jours. Mais nous devons continuer à vivre et à nous assurer que tout le monde se rappelle ce que nous a laissé mon père. Que son héritage soit assumé dans le monde du journalisme, en Gambie et ailleurs.
Je peux dire que j'ai été particulièrement proche de mon père. Je l'aimais énormément et il m'aimait aussi. J'étais en quelque sorte son favori parmi mes frères et sœurs. C'est l'avis de tout le monde, parce que, les derniers temps, nous avons passé beaucoup de temps ensemble. J'aurais aimé que cette période dure plus longtemps, mais Allah a décidé que ce jeudi serait son dernier. J'espère qu'il se trouve aujourd'hui dans un monde meilleur, dans un monde qui compte moins d'individus barbares que celui dans lequel il a vécu.
Tous les enfants disent que leur père est le meilleur papa du monde. Certains disent cela à cause des cadeaux, ou des beaux vêtements, des nouvelles chaussures, ou de l'argent de poche qu'on leur offre. Mon père me donnait tout cela, mais ce n'est pas pour cela que je dis qu'il était le meilleur papa du monde. C'est pour les causes qu'il défendait et sa façon d'être, sa volonté de dire clairement ce qu'il pensait des gens, de ne jamais masquer la vérité, de faire son devoir et d'écrire ce qu'il pensait être dans l'intérêt public. Comme n'importe qui, mon père avait ses admirateurs. Quelques imbéciles, en revanche, n'aimaient pas son travail et ont décidé de l'éliminer. Il y a eu beaucoup de discussions pour savoir qui avait pu commettre un acte aussi inhumain. Je pense que les mobiles de son assassinat se cachent derrière les articles qu'il écrivait pour The Point, comme "The Bite", "Good Morning Mr. President" ou ses éditoriaux. Le seul suspect que l'on peut identifier aujourd'hui est le gouvernement gambien et le président Yahya Jammeh. Je ne dis pas cela parce que j'ai un compte personnel à régler avec le pouvoir, mais pour les raisons suivantes :
Il n'y a eu aucune enquête sérieuse sur l'assassinat ;
La publication d'un rapport fantaisiste des enquêteurs ;
Le refus de donner le rapport d'autopsie à ma famille ;
L'ordre donné à "Uncle Pap" [Pap Saine, l'associé de Deyda Hydara et son successeur à la direction de The Point] d'arrêter de publier "Good Morning Mr President" ;
L'envoi d'hommes en armes pour empêcher les amis et la famille de rendre hommage à mon père sur le lieu de son assassinat.
Je dis qu'il n'y a eu aucune enquête sérieuse sur l'assassinat, parce que je ne considère pas que d'avoir posé quelques questions au hasard en ville, envoyé un questionnaire au nouveau restaurant sur Karaiba Avenue ou rédigé un rapport délirant, digne d'un scénario de Bollywood, ne constituent pas une investigation digne de ce nom. Le refus de donner le rapport d'autopsie à ma famille est une chose totalement ridicule, sauf si Yahya Jammeh veut cacher ce que nous savons déjà, c'est-à-dire le fait que mon père a été tué par des balles de calibre 9mm, le même calibre que celui utilisé par les forces de sécurité gambiennes.
Donner l'ordre au directeur de The Point d'arrêter de publier "Good Morning Mr President" est à mon avis l'une des clés de l'assassinat. Cette chronique, qui révélait les petits secrets de Yahya Jammeh et son gouvernement, paraissait depuis plusieurs années sans que personne ordonne l'arrêt de sa parution. Dans ces articles, mon père donnait également quelques conseils avisés pour la bonne gouvernance du pays. Je suppose que "James Junkum" [surnom de Yahya Jammeh] n'aimait pas que mon père lui dise quoi faire, et cela peut être une raison pour laquelle il a pu demander qu'il soit abattu. Etant donné qu'aucun suspect n'a été arrêté, je peux légitimement dire que Yahya Jammeh est responsable, directement ou indirectement, de l'assassinat de Deyda Hydara. Je ne parle pas du gouvernement gambien, parce que la plupart des gens vouent un culte au personnage et qu'ils feraient n'importe quoi pour lui faire plaisir, y compris prendre la vie d'un homme. J'ai peut-être tort, mais tous les doigts accusateurs sont pointés sur Jammeh, l'homme qui avait le plus de mobiles pour le crime. Alors que nous attendons encore patiemment que les personnes responsables de l'assassinat soient traduites en justice, je veux remercier tous ceux qui se sont impliqués directement ou indirectement dans la recherche de la vérité et clament haut et fort que nous allons triompher, que nos efforts ne cesseront pas tant que nous serons vivants et que nous jetterons les coupables en prison. Je veux aussi remercier tous les gens et toutes les organisations dans le monde qui nous ont soutenus pendant ces deux années. Je veux aussi saluer les efforts de journalistes du monde entier, qui ont continué à essayer d'identifier les assassins de mon père, et notamment ceux qui sont encore en Gambie où les conditions de travail sont terribles. Ce qu'ils font aujourd'hui portera ses fruits.
Enfin, je voudrais dire que c'est un privilège absolu de dire que Deyda Hydara était mon père. Il était l'un des hommes les plus braves qui aient jamais vécu. Comme il le disait : "Lorsqu'il s'agit de servir la nation, la vie est le plus petit des cadeaux." Il a tout donné pour son pays, pour aider la Gambie à avancer. Nous avons besoin de plus de gens comme lui.
Deyda Hydara junior

Article précédentRetourArticle suivant
Vos réactions (3 commentaires)
Pour laisser un post, connecte-toi  
  • avatar

    bien joué - Posté le 15/04/09 à 18:54 par monica friends 

      bon courage pour la suite DEYDA HYDARA JUNIOR j'est lu l'article en entiers et j'ai appris des choses, j'en suis ressortis grandi
    MERCI,ET CONTINUE!!!
     
    
    • Donnez votre avis sur ce commentaire
    • Bon commentaire
    • Mauvais commentaire
  • 
  • avatar

    Continue! - Posté le 12/05/09 à 22:09 par Ellana 

    Oui, nous avons besoin de gens comme lui. Et j'ai trouvé la première: TOI. Alors continue! 
    • Donnez votre avis sur ce commentaire
    • Bon commentaire
    • Mauvais commentaire
  • 
    ticklina a répondu :
    tu as parfaitement raison.
    PS:j'adore ton mon de profil!!!! 
    
    • Donnez votre avis sur ce commentaire
    • Bon commentaire
    • Mauvais commentaire
__